En 2015 je fus fortement marqué par la visite d’une grande exposition consacrée à un célèbre peintre de l’abstraction espagnole. Ce que je cherchais un peu aveuglément par le biais de mes lectures paraissait soudain prendre vie. Les motifs, la couleur, l’espace, le cadre dans lequel apparaît l’image peinte – tout ce que le langage ne peut saisir que de manière finalement assez lointaine, se donnait ici « simplement » – mais aussi très profondément. Finalement, je constatais que la matière en tant que telle me manquait absolument. Cette exposition joua donc le rôle d’impulsion décisive.

À ce jour, il me semble que c’est vers la seule abstraction que je désire me tourner, cela sur deux plans : un travail sur une forme où sur des tableaux de 1 mètre par 1 mètre je recherche une abstraction sensible qui, selon moi, doit se manifester efficacement à l’aide de peu de motifs (ce qui implique un travail de recherche conséquent et la production d’un nombre importants d’essais). La réalisation du tableau est alors semblable à une « application » immédiate du mental sur le support et ne tolère pas l’imprévu. Ainsi, les grands aplats alors nécessaires peuvent-ils dégager dans le même temps l’étonnement métaphysique de la couleur pour elle-même : il y a de la couleur. Enfin, sur un autre plan, je travaille sur des formats de taille plus modeste à des associations de couleurs texturées improvisées. Ici, au contraire, c’est un travail spontané qui se nourrit de la fécondité du ratage possible contenu dans toute expérience.

Après bien des essais, il ne m’est donc guère possible de penser le visuel ’indépendamment d’un certain minimalisme. Je ne peux donner raison très longtemps à une forme abstraite « ambiguë », c’est-à-dire trop suggestive. Toutefois, « l’effacement » du figuratif pour la vie de l’abstraction reste bien entendu un chemin dont on ne saurait faire l’économie et le réalisme du monde demeure dans la sous-couche archéologique du tableau. Dans ce sens, le format carré des travaux est un choix qui correspond à une exigence « synthétique » : le forme est travaillée depuis les quatre côtés conçus comme autant de possibilités visuelles – laissant ainsi le choix de la « tournure » du cadre pour son accrochage. Le tableau me paraît d’ailleurs véritablement achevé lorsque chacune de ses perceptions fonctionne esthétiquement. Finalement, la cohérence finale est ainsi donnée – librement.

L’art abstrait a bien entendu ses sources d’inspiration, toutefois celles-ci sont très indirectes, tout en profondeur et scellées dans le motif ou la couleur comme une représentation cryptée. Ne faut-il pas qu’une chose soit d’abord cachée pour qu’elle apparaisse ? La source d’inspiration est donc fortement conceptuelle. Les tableaux sont signés au dos. Finalement, c’est peut-être l’idée de la disparition qui sous-tend mon travail – l’idée que la singularité passe par l’abandon de son propre nom, croire que l’on existe plus intensément en s’effaçant.

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